L'Afrique, riche de 2.000 langues dont le quart menacé de disparition
AFRIQUE
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L'Afrique, riche de 2.000 langues dont le quart menacé de disparitionLe Nigéria à lui seul abrite plus de 520 langues sur un continent où le quart des idiomes sont menacées de disparition, à mesure que le nombre de locuteurs natifs diminue.
Dans le monde, environ neuf langues disparaissent chaque année. Soit une langue tous les 40 jours. / Others
il y a 12 heures

Par Pauline Odhiambo

Aucun continent n’égale l’héritage de l’Afrique, avec environ 2 000 langues et dialectes autochtones, soit près d’un tiers de toutes les langues parlées sur la planète.

Mais alors que le monde commémore la Journée internationale de la langue maternelle le 21 février, la célébration est tempérée par une question inconfortable : quelle part de cette diversité survivra ?

Ethnologue, une base de données sur les langues vivantes dans le monde, indique qu’environ 44 % de ces langues sont aujourd’hui en danger, et qu’on estime à 428 le nombre de langues en Afrique menacées de tomber dans le silence.

À l’échelle mondiale, environ neuf langues disparaissent chaque année, soit une tous les 40 jours.

« Si ces langues meurent, les connaissances qu’elles recèlent meurent avec elles, », a déclaré Leonard Muaka, directeur du département des langues et cultures du monde à l’université Howard aux États-Unis, lors d’une conférence organisée pour coïncider avec la commémoration.

Des dizaines d’événements de ce type se sont tenus cette semaine, des rassemblements communautaires dans les zones rurales du Kenya aux colloques académiques à Washington DC, et ont mis en lumière les pays qui constituent les plus grands réservoirs de diversité linguistique au monde.

Les données du portail en ligne Statista classent les pays africains selon le nombre de langues vivantes, et les histoires qui se cachent derrière ces chiffres sont aussi diverses que les langues elles‑mêmes.

Force linguistique

En tête de liste, figure un pays si prolifique qu’il représente plus d’un quart des langues parlées sur le continent.

Avec plus de 520 langues réparties dans une population de 223 millions d’habitants, le Nigeria est la capitale incontestée de la diversité linguistique africaine.

L’anglais est la langue officielle, mais les ondes sont animées par le haoussa dans le nord, le yoruba dans le sud‑ouest, l’igbo dans le sud‑est et des dizaines d’autres, dont le fulfulde, l’ibibio, le kanuri et le tiv.

Être Nigérian signifie souvent être multilingue : naviguer entre une langue maternelle, une langue voisine et un héritage colonial.

Le Cameroun suit avec 227 langues rassemblées dans un pays souvent décrit comme « l’Afrique en miniature » en raison de son étendue géologique et culturelle. Le français et l’anglais s’y disputent la dominance, et quelques kilomètres suffisent pour franchir plusieurs frontières linguistiques.

Le fulfulde, l’ewondo et le douala sont largement parlés dans de vastes régions du Cameroun, mais le pays abrite aussi des langues beaucoup moins répandues.

Parmi elles figurent le gyele, parlé par quelques centaines de chasseurs‑cueilleurs dans les forêts côtières, et le bung, une langue en voie d’extinction comptant moins de 30 locuteurs connus dans un seul village.

La République démocratique du Congo, deuxième plus grand pays d’Afrique en superficie, offre une vaste toile pour ses 214 langues.

Sa population communique quotidiennement en lingala, swahili, kikongo et tshiluba, parmi bien d’autres.

Langues fragiles

Le Tchad a pour langues officielles le français et l’arabe, mais la réalité est bien plus complexe.

Plus d’une centaine de langues indigènes y sont parlées. L’arabe tchadien sert de lingua franca pour le commerce et les échanges quotidiens entre groupes ethniques, tandis que le sara domine dans le sud.

En périphérie se trouvent des langues comme le kujarge, parlé par seulement quelques milliers de personnes près de la frontière soudanaise, et le bedjond, de plus en plus menacé au fur et à mesure que les jeunes générations passent à des langues plus dominantes.

La Tanzanie, avec 128 langues, est tenue ensemble par le swahili comme langue nationale unificatrice, utilisée en politique et dans l’enseignement primaire.

L’anglais reste la langue de l’enseignement secondaire et des juridictions supérieures, tandis que des langues autochtones comme le sukuma et le chagga sont parlées par des millions de personnes.

Le pays abrite également des langues en danger critique, telles que l’akie, parlée par un groupe décroissant de chasseurs‑cueilleurs, et le dahalo, une langue comptant moins de 500 locuteurs et comportant de rares consonnes “clic” (son produit avec la langue ou les lèvres sans l'aide des poumons).

Les 92 langues de l’Éthiopie sont dominées par la famille afro‑asiatique, l’oromo et l’amharique servant comme les deux principales langues officielles de travail du gouvernement fédéral.

Le somali et le tigrigna sont des langues régionales majeures.

À l’opposé se trouvent des langues comme l’ongota, moribonde dans le sud‑ouest de l’Éthiopie avec seulement quelques locuteurs âgés, et le komo, parlé par quelques communautés le long de la frontière soudanaise.

Mosaïque d’Afrique de l’Ouest

Le français est la langue officielle de la Côte d’Ivoire, bien que le dioula joue le rôle de langue commerciale transcendant les clivages ethniques. Le baoulé est l’une des langues indigènes les plus parlées dans les régions centrales.

Les 88 langues du pays incluent aussi des langues en danger critique comme l’eotile sur la côte, et le mbre, un isolat linguistique parlé par une petite communauté au centre du pays sans parenté apparente connue.

Les 83 langues du Ghana sont dominées par l’anglais, qui est la langue officielle. Les langues akan – twi et fante – sont les langues autochtones les plus parlées dans le sud, tandis que le dagbani et l’ewe dominent respectivement le nord et l’est.

Des langues comme le dompo, parlé par moins d’un millier de personnes dans la région de Brong‑Ahafo, et l’animere, avec moins de 700 locuteurs près de la frontière togolaise, ont un avenir précaire.

Le Nil et au‑delà

L’identité linguistique du Soudan est façonnée par l’arabe, parlé en formes standard et dialectales locales, aux côtés de l’anglais, qui conserve une importance dans l’éducation et l’administration.

Les 75 langues du pays comprennent aussi des langues indigènes majeures comme le beja à l’est et les langues nubiennes le long du Nil, ainsi que des langues plus isolées comme le midob, parlé par une petite communauté au Darfour, et le tima, classé en danger dans les monts Nuba.

Le Soudan du Sud, le plus jeune État de la liste, a désigné l’anglais comme langue officielle après l’indépendance pour s’éloigner de l’influence arabe du nord. Mais ses 73 langues racontent une autre histoire.

Le dinka et le nuer sont les langues dominantes, parlées par des millions de personnes, tandis que des dizaines de langues communautaires plus petites, dont le shilluk et le bari, coexistent avec des langues plus vulnérables comme le tennet, parlé par quelques milliers de personnes dans le sud, et l’indri, une langue comptant seulement quelques centaines de locuteurs près de la frontière ougandaise.

Dans tous ces pays, l’arithmétique de la perte linguistique se lit dans l’écart entre les langues dominantes et la poignée de locuteurs âgés qui préservent un vocabulaire ancien. La Journée internationale de la langue maternelle fixe une date pour célébrer son existence. Ce qu’elle ne peut pas faire, c’est arrêter le temps.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika