Saga du trophée sénégalais : Quel avenir pour le football africain après le fiasco de la CAN ?

Les critiques affirment que l'annulation d'une finale de la CAN déjà aboutie sape la narration autour de l'intégrité du football africain et établit un précédent problématique.

By Emmanuel Oduor Onyango
Sadio Mané (Sénégal) brandit le trophée et célèbre avec ses coéquipiers après leur victoire en finale de la Coupe d'Afrique des Nations à Rabat, au Maroc. / AP

La décision choc de retirer aux champions sénégalais le titre de la Coupe d'Afrique des Nations (CAN) et de l'attribuer aux finalistes battus, le Maroc, a eu des conséquences bien au-delà de la simple désignation d'un vainqueur.

Elle a laissé la stature du tournoi phare en lambeaux et renforcé des inquiétudes de longue date sur la gouvernance et des allégations d'ingérence extérieure au sein de la Confédération africaine de football (CAF), selon d'anciens internationaux et des chroniqueurs du football sur le continent.

La réprobation la plus vive est venue cette semaine de l'ancien Ballon d'Or africain et mondial, George Weah, qui a déclaré que la décision « a blessé et terni le football africain, sapant la confiance dans l'équité, la cohérence et l'intégrité du football sur le continent », selon un communiqué.

La finale de la CAN du 18 janvier, tenue dans la capitale marocaine Rabat, a vu des joueurs sénégalais quitter le terrain en signe de protestation après qu'un penalty a été accordé aux hôtes en fin de seconde période. Après que les joueurs du Sénégal sont finalement revenus sur la pelouse, le Maroc a manqué le penalty et Pape Gueye a ensuite inscrit le but en prolongation qui a donné la victoire 1-0 à son équipe.

Mais le Comité d'appel de la CAF a ensuite annulé le résultat et attribué le titre au Maroc en invoquant le comportement de l'équipe sénégalaise.

« Précédent problématique »

« La décision de la CAF est défendable juridiquement mais symboliquement dommageable. La CAF a agi strictement dans le cadre de son propre règlement. Le départ du terrain du Sénégal, bien que bref, a techniquement déclenché une forclusion obligatoire », a déclaré Tebogo Mokubung, analyste sud‑africain, à TRT Afrika. « Toutefois, annuler une finale déjà achevée sape la narration autour de l'intégrité du football et crée un précédent problématique car rien de tel n'a jamais été observé », a‑t‑il ajouté.

La décision a été accueillie avec enthousiasme au Maroc, où elle a été perçue comme une rectification d'une injustice sportive.

Mais le Sénégal a immédiatement fait savoir qu'il allait interjeter appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS/CAS), qui est l'instance suprême et indépendante pour les différends sportifs. Le pays d'Afrique de l'Ouest a également appelé à « une enquête internationale indépendante sur les soupçons de corruption au sein des instances dirigeantes de la CAF ».

« Nous nous reposons désormais sur des procédures d'arbitrage externes pour nous aider à gérer notre sport, ce qui jette le doute sur les normes de gouvernance au sein de la CAF », observe Mokubung.

« Mascarade du football »

Pour Weah, ancien président libérien, les lois du jeu — notamment que les matches se décident sur le terrain et que l'arbitre a l'autorité pleine et entière sur les décisions prises pendant la rencontre — sont aujourd'hui sapées par des décisions rétroactives prises en salle.

« J'appelle le Tribunal arbitral du sport et les autres autorités compétentes à agir avec détermination afin que cette forfaiture ne tienne pas », a‑t‑il lancé.

L'ancien capitaine du Nigeria, William Troost‑Ekong, qui a conduit son pays à la finale de la CAN 2024, a affirmé que s'il était à la place des joueurs marocains, il refuserait d'accepter un trophée attribué dans de telles circonstances.

« Parfois, des gens attendent que des choses comme celle‑ci arrivent pour pouvoir se moquer du football africain », a‑t‑il confié au magazine sportif The Athletic.

« Objet de risée »

Le football est le sport le plus populaire en Afrique et les analystes craignent que la décision de la CAF ne crée un précédent fâcheux, notamment pour les championnats nationaux et les autres compétitions continentales.

« La CAF s'est trompée dans son jugement, quelle que soit la décision du Tribunal arbitral du sport. Nous (l'Afrique) sommes désormais la risée. Cette décision sans précédent met en lumière des lacunes dans la gouvernance du football africain », a estimé le journaliste sportif kényan Charles Nyende.

Certaines franges de supporters se sont également prononcées sur le processus ayant mené à la décision controversée, ainsi que sur le temps qu'il a fallu pour l'adopter.

« C'est un réquisitoire contre notre football africain ou contre la manière dont la CAF est dirigée. Il est impensable que le Sénégal puisse gagner le jour du match puis que l'on suspende cette victoire en faveur du Maroc deux mois après le coup de sifflet final. Ça n'a pas de sens parce que ce n'est pas du football », a dit Roy Ogot à TRT Afrika depuis Nairobi.

La controverse a aussi placé le président de la CAF, Patrice Motsepe, sous le feu des critiques, d'autant plus qu'il a été réélu l'an dernier sur la promesse de faire de la CAN l'un des plus grands événements sportifs mondiaux et d'améliorer le niveau de l'arbitrage sur le continent.

Motsepe sur la sellette

Motsepe a jusqu'à présent réussi à séduire sponsors et diffuseurs internationaux, mais les observateurs avertissent que ses efforts pourraient être réduits à néant par la décision sur l'issue de la finale de la CAN.

« En fin de compte, le président de la fédération est considéré comme le responsable comptable : cela signifie que si quelque chose tourne mal, il devient responsable », a suggéré Mokubung.

« Cela va jeter un doute sur le travail qu'il a accompli en termes de maîtrise de ce qui se passe à la CAF. Car, au final, vous voulez gagner la confiance et démontrer à la communauté footballistique mondiale qu'en tant que dirigeant du football africain vous gardez la main », a‑t‑il ajouté.