Comment le Congo s'attaque t-il à la cécité des rivières, maladie tropicale négligée ?

La cécité des rivières, maladie débilitante, se manifeste par des démangeaisons intenses, des éruptions cutanées, un épaississement de la peau. Elle peut causer une perte de la vue.

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Environ 2 millions de personnes, soit près de 30% de la population du Congo-Brazzaville, vivent dans des zones d'endémie de l'onchocercose. / WHO

Le puissant fleuve Congo, considéré comme le plus profond au monde avec des fosses atteignant 220 mètres et une longueur d'environ 4 700 kilomètres, possède le deuxième débit d'eau le plus important après l'Amazone.

Voie d'eau imposante, il sépare deux pays : la République démocratique du Congo (RDC) au nord et la République du Congo au sud. La métropole étincelante de Brazzaville et la vibrante ville de Kinshasa, capitale de la RDC, se font face de part et d'autre du fleuve.

Mais alors que ces eaux puissantes s'écoulent sur toute la longueur du fleuve pour se jeter dans l'océan Atlantique, cette voie navigable constitue également un terrain propice à un parasite pouvant provoquer la cécité, une maladie tropicale négligée (MTN) connue scientifiquement sous le nom d'onchocercose.

« On l'appelle cécité des rivières parce qu'elle est causée par des parasites transmis par des simulies (mouches noires) qui se reproduisent dans les rivières et les cours d'eau à écoulement rapide », explique la docteure Elizabeth Juma, cheffe du Projet spécial élargi de l'OMS pour l'élimination des MNT (ESPEN).

Les personnes vivant et travaillant à proximité de ces rivières sont mordues à plusieurs reprises par des mouches infectées, et les parasites peuvent, au fil du temps, provoquer de graves lésions oculaires et conduire à la cécité, d'où l'appellation « cécité des rivières ».

« La transmission se produit le long des systèmes fluviaux des deux rives du Congo, ce qui reflète l'écologie partagée des sites de reproduction des simulies. »

L'OMS estime que, rien qu'au Congo-Brazzaville, environ 2 millions de personnes vivent dans des zones considérées comme endémiques pour l'onchocercose.

Véronique Loukombo en fait partie.

De larges zones de dépigmentation blanche s'étendent le long de la face antérieure de ses tibias, témoignant d'années de démangeaisons et de grattages.

« Depuis que j'ai commencé à prendre les médicaments apportés par les équipes qui sont passées, je ne suis plus malade », dit-elle.

« La maladie est débilitante, avec des symptômes tels que des démangeaisons intenses, des éruptions cutanées et un épaississement de la peau, en particulier chez les adultes en âge de travailler, entraînant une incapacité à exercer une activité », explique Dr Juma, ajoutant : « La maladie engendre pauvreté durable et stigmatisation sociale dans les communautés touchées. »

Loukombo sait qu'elle a eu de la chance. La maladie peut en fin de compte provoquer une cécité permanente, situation qu'elle a évitée grâce à la disponibilité du traitement dans sa communauté.

Depuis 2001, le ministère de la Santé du Congo-Brazzaville, avec le soutien de l'OMS, a mené des campagnes annuelles de traitements de masse dans les zones endémiques.

« Le traitement de masse interrompt la transmission des larves aux mouches et protège des communautés entières », note Dr Juma, en expliquant que l'ivermectine tue les larves du parasite et empêche la progression de la maladie.

Après plus de 20 ans de campagne, la proportion de personnes infectées a fortement diminué, passant de 35 % en 2001 à 3 % en 2024.

Jean Blaise Mabouka, habitant du village de Bilaungou, se souvient de la saison des pluies qui amenait avec elle les mouches dont les piqûres provoquaient non seulement des démangeaisons mais aussi des problèmes de vue.

« Beaucoup de gens ne voyaient pas bien et se grattaient partout », raconte-t-il.

L'exposition aux piqûres de simulies a toutefois diminué après des années de surveillance et de lutte antivectorielle, qui ont ciblé les mouches en débarrassant la végétation autour des cours d'eau rapides où elles se reproduisent.

« Quand les communautés comprennent et pilotent la distribution des traitements, la protection est plus solide et plus durable », estime Dr Juma.

La surveillance efficace et la notification des cas ont contribué aux succès enregistrés au Congo-Brazzaville.

Pour éliminer la maladie, toutefois, une coordination transfrontalière renforcée avec la RDC est nécessaire en raison du bassin fluvial partagé.

La cécité des rivières est endémique dans 29 pays de la Région africaine de l'OMS.

Après près de 50 ans d'efforts de lutte, en 2025 le Niger est devenu le premier pays d'Afrique à éliminer la transmission de l'onchocercose grâce à des traitements de masse soutenus et à la lutte antivectorielle.

Il a rejoint quatre autres pays d'Amérique du Sud (Colombie, Équateur, Guatemala et Mexique) qui ont éliminé cette maladie.

À l'occasion de la Journée mondiale des MTN, célébrée chaque année le 30 janvier, il importe de rappeler que «les maladies tropicales négligées sont des maladies qui entretiennent la pauvreté persistante et les inégalités, mais ce sont aussi des maladies que nous savons vaincre », selon Dr Juma.

Les experts de la santé indiquent que la cécité des rivières fait partie de plus de vingt maladies tropicales négligées qui touchent de manière disproportionnée les populations les plus pauvres et marginalisées.

« Avec un investissement soutenu, un leadership gouvernemental fort et l'engagement des communautés, l'élimination est à portée de main, en particulier en Afrique où les progrès de la dernière décennie ont été remarquables », conclut Dr Juma.