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Débats
AFRIQUE
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Risque pays : les Africains face au biais des trois grandes agences de notation
Lorsqu'une agence abaisse une note, elle fait immédiatement augmenter le coût des emprunts. Un défi temporaire de trésorerie devient une crise de solvabilité, excluant les gouvernements africains des marchés des capitaux.
Risque pays : les Africains face au biais des trois grandes agences de notation
Les trois grandes agences de notation : S&P, Moody's et Fitch, ont été accusées de fournir des analyses inexactes des marchés africains. / TRT Afrika

Début mars 2026, une erreur curieuse est apparue dans un rapport souverain de S&P Global Ratings.

L’Ouganda, un pays noté par l’agence depuis dix-huit ans, y était incorrectement identifié comme le Burundi.

Dans le même rapport, le Soudan et le Soudan du Sud étaient présentés comme un État unifié, ce qui n’est plus vrai depuis 2011.

Bien que l’agence ait fini par publier une correction, le tort porté à la narration d’une « surveillance rigoureuse » était déjà fait.

Si un observateur de marché ne parvient pas à localiser correctement un État souverain sur une carte, comment peut-on avoir confiance dans les hypothèses analytiques complexes intégrées à leurs modèles de risque ?

Interrogés sur ces incohérences, les « Big Three » — Moody’s, S&P et Fitch — s’appuient souvent sur une défense précise : leur mandat n’est pas de prédire le potentiel d’un pays ou de célébrer sa croissance, mais strictement de mesurer le risque à la baisse.

Dans les forums internationaux, comme la conférence sur la dette de l’UA en 2025, des représentants de ces agences ont insisté sur le fait qu’une notation de crédit est une mesure étroite de la « capacité et de la volonté » de servir une dette commerciale.

En effet, l’argument des agences est qu’une note n’est « crédible » que si elle prédit avec précision un défaut. Le problème, cependant, est que pour un pays souverain émergent, opportunité et risque sont les deux faces d’une même pièce.

Par conception, les modèles des Big Three sont « aveugles à l’amont ». Ils considèrent un investissement massif dans une nouvelle liaison ferroviaire ou une centrale solaire strictement comme une ponction de liquidités, tout en minant les recettes fiscales à long terme et la croissance industrielle que ces infrastructures génèrent.

Angle mort structurel

Cela crée un angle mort structurel où les pays africains sont pénalisés pour les investissements mêmes nécessaires pour assurer leur solvabilité future. Comme l’a souligné le récent débat dans le Financial Times, le système actuel ne se contente pas de surveiller l’instabilité ; il la fabrique souvent en rendant le coût du progrès excessivement élevé.

Historiquement, les Big Three ont été créés pour fournir un étalon universel au crédit mondial.

Mais pour les pays africains, la réalité est qu’une dégradation préventive est rarement un simple score objectif ; c’est une prophétie auto-réalisatrice.

Lorsqu’une agence abaisse une note, cela augmente immédiatement le coût de l’emprunt et peut déclencher des clauses exigeant un remboursement anticipé.

Cela transforme un défi temporaire de liquidités en crise de solvabilité, excluant de fait les gouvernements africains des marchés de capitaux précisément quand ils ont besoin de stabilité.

Les données mettent en lumière le coût de cette cécité à l’amont. Le FMI prévoit que la croissance du continent sera de 4,4 % pour 2025, passant à 4,6 % en 2026.

En comparaison, la croissance mondiale est attendue à seulement 3,3 % et 3,2 % pour ces mêmes années.

Pourtant, parce que les Big Three privilégient le risque spéculatif sur la croissance réalisée, de simples titres négatifs coûtent aux pays africains 4,2 milliards de dollars US par an en paiements d’intérêts sur la dette.

L’exemple du Kenya

Prenons le cas du Kenya comme exemple emblématique de cette déconnexion.

Durant 2024 et 2025, les analystes des Big Three se sont focalisés sur une triple menace de maturités et de troubles sociaux.

Alors que les manchettes prédisaient un défaut inévitable, le gouvernement kényan menait un redressement délibéré, rachetant pour plus de 2,2 milliards de dollars US d’euro-obligations afin de reporter des maturités à 2030, réduisant le déficit du compte courant à 1,3 % du PIB et portant ses réserves étrangères à 12,4 milliards de dollars US.

Pourtant, quand Moody’s a relevé la note du Kenya à B3 en janvier, l’agence l’a présenté comme une simple baisse du risque de défaut, refusant de reconnaître la décennie de réformes disciplinées qui ont rendu cette survie possible.

En effet, ces notations sont souvent rendues par des analystes basés dans des capitales financières lointaines, qui travaillent sans être ancrés localement. Ils manquent du pouls local nécessaire pour distinguer un revers temporaire d’un saut structurel.

Ils peuvent voir une manifestation publique comme de « l’instabilité », alors qu’un expert local y voit les douleurs de croissance saines d’une démocratie vivante.

Pourquoi la France, confrontée à un endettement record et à des mois de grèves nationales contre la réforme des retraites, conserve-t-elle une solvabilité dans la catégorie élevée « A+ » ?

Pourquoi les États-Unis conservent-ils leur statut dominant malgré des crises récurrentes autour du plafond de la dette et une dette nationale dépassant les 36 000 milliards de dollars US ?

Pourtant, lorsqu’un pays africain subit des pressions similaires, il se voit infliger une dégradation.

Quelle est la solution à un système biaisé par ses propres définitions étroites ?

Agence africaine de notation

Pour l’Afrique, la réponse réside dans le recentrage de la gravité intellectuelle sur le continent.

Cela commence par l’Agence africaine de notation (AfCRA). La valeur d’AfCRA ne tient pas seulement à son origine africaine, mais à sa méthodologie.

Contrairement aux modèles aveugles à l’amont des Big Three, une agence continentale peut intégrer les nuances des économies africaines, comme le secteur informel qui représente jusqu’à 90 % de l’emploi dans des pays comme le Nigeria et l’Ouganda, et considérer la richesse des ressources naturelles comme un actif tangible plutôt que comme une variable purement spéculative.

Pour démanteler la « taxe de perception », il faut adopter une stratégie globale.

Premièrement, il faut soutenir les agences locales comme Sovereign Africa Ratings en Afrique du Sud. Ces cabinets domestiques démontrent déjà que l’intégration de données qualitatives locales fournit le « travail préparatoire » qu’il manquait aux investisseurs mondiaux.

Deuxièmement, les ministères des Finances doivent mettre en place des unités de relations avec les agences de notation. Ces unités agiront comme gardiennes de la souveraineté des données, en veillant à ce que les données issues d’Afrique, appuyées par des plateformes comme l’Observatoire de la dette africaine, constituent la référence obligatoire pour toute évaluation mondiale, et non un élément secondaire.

Troisièmement, il ne faut pas attendre qu’un rapport soit publié pour raconter notre histoire. Les gouvernements doivent engager les investisseurs directement, présenter des projets stratégiques et des étapes fiscales pour combler le déficit d’information avant que les Big Three ne le remplissent par le risque spéculatif. L’objectif est de faire en sorte que la balance de la finance mondiale soit équilibrée par la réalité plutôt que déformée par la distance.

Si les Big Three ne peuvent même pas nous trouver sur une carte, ils n’ont pas à dessiner les plans de notre avenir.

L’auteure, Judith Mwai, est analyste en politiques publiques.