Par Kennedy Chileshe
Alors que les chefs d’État et de gouvernement se sont réunis à Addis-Abeba pour la 39e session ordinaire de l’Assemblée de l’Union africaine la semaine dernière, une reconnaissance puissante de la centralité de l’Afrique dans les affaires mondiales est venue d’une source inattendue.
La Première ministre italienne Giorgia Meloni, prenant la parole au sommet de l’UA, a déclaré que « l’Afrique n’est pas un chapitre marginal de l’avenir du monde. »
Ses propos, prononcés au siège de l’UA, révèlent quelque chose de profond. Le monde commence enfin à prendre conscience de ce que les Africains savent depuis toujours : notre continent n’est pas simplement un espace géographique sur lequel on agit, mais une force décisive qui façonnera le XXIe siècle.
Cette reconnaissance, émanant de la dirigeante d’un pays du G7 lors du premier sommet Italie–Afrique organisé sur le sol africain, dépasse la simple courtoisie diplomatique. Elle reflète un changement tectonique des perceptions mondiales.
Mais, en accueillant ce constat, nous devons nous poser une question plus exigeante : sommes‑nous, en tant qu’Africains, prêts à saisir ce moment ?
Les chiffres racontent une histoire qu’on ne peut ignorer.
D’ici 2050, une personne sur quatre sur Terre sera africaine. Aujourd’hui, l’âge médian sur notre continent est de 19 ans, très jeune comparé à 28 ans en Inde et 38 ans en Occident. Chaque mois, un million de jeunes Africains entrent sur le marché du travail.
Ce bulbe démographique n’est pas un problème à gérer ; c’est le moteur de la croissance, de l’innovation et du dynamisme mondiaux à venir.
Zone de libre-échange continentale
Pourtant, comme l’a récemment observé le journaliste lauréat du prix Pulitzer Declan Walsh, moins d’un quart de ces jeunes trouvent un emploi formel.
L’écart entre aspiration et opportunité alimente la migration, l’instabilité et le recul démocratique que nous avons constatés dans certaines zones d’Afrique de l’Ouest.
La question qui se pose aux dirigeants africains est de savoir si nous pouvons transformer ce dividende démographique, source d’agitation, en fondement de prospérité.
La Zone de libre‑échange continentale africaine (ZLECaf) représente notre moyen le plus ambitieux pour opérer cette transformation.
Le président William Ruto, qui a présidé la réunion inaugurale du comité de la ZLECaf lors de ce sommet, plaide pour un approfondissement de l’intégration régionale et pour l’expansion des échanges entre nous.
La logique est implacable : quand nous commerçons davantage entre nous, nous développons des industries, créons des emplois et générons les ressources nécessaires à l’éducation, à la santé et aux infrastructures.
Pourtant, le commerce intra‑africain demeure obstinément faible par rapport à d’autres régions. Nous exportons des matières premières vers le monde et importons des produits finis, perpétuant un modèle économique hérité de la colonisation qui enrichit les autres tout en maintenant nos populations dans la pauvreté.
Le président John Mahama du Ghana a défendu une vision de « souveraineté sur les ressources et de valorisation ajoutée », citant l’initiative Goldbod de son pays comme preuve que nous pouvons transformer nos minerais et nos produits agricoles nous‑mêmes. C’est la voie que nous devons suivre collectivement.
L’accord récent de suppression des visas entre le Ghana et la Zambie, porté par le président Hakainde Hichilema et le président Mahama, illustre les mesures concrètes nécessaires.
Exemptions de visa
Lorsque les citoyens peuvent circuler librement entre pays africains, le commerce suit.
Étudiants, entrepreneurs, professionnels et touristes tissent des liens que nulle décision gouvernementale ne pourrait fabriquer à elle seule.
Nous avons besoin de davantage d’accords de ce type ; à terme, nous devons parvenir à un continent où un Africain voyageant dans un autre pays africain rencontre moins d’obstacles qu’un voyageur se rendant en Europe.
Mais l’intégration économique ne peut avancer sans sécurité.
Le continent fait face à des défis sans précédent.
L’International Crisis Group, dans son rapport publié juste avant ce sommet, a averti que l’Union africaine est à son « point le plus faible depuis sa création, souffrant d’un profond malaise ».
Cette appréciation devrait nous inciter à agir.
Les conflits au Soudan, en RDC et au Sahel ne sont pas de simples tragédies locales ; ils constituent des vecteurs d’intervention extérieure qui contournent et affaiblissent souvent les cadres continentaux.
À mesure que la compétition stratégique mondiale s’intensifie, les États africains voient leur souveraineté testée par un réseau complexe d’accords bilatéraux et de présences militaires étrangères menés sans coordination avec l’UA.
Cette fragmentation des partenariats, tout en apportant des gains à court terme pour certains, affaiblit en fin de compte le pouvoir de négociation collectif du continent et permet aux acteurs externes d’exploiter nos divisions.
« Fonds pour la paix »
Le président Hakainde Hichilema a à juste titre appelé à des systèmes d’alerte précoce et de réponse plus robustes au sein de l’UA, en soulignant que « la paix et la sécurité restent au cœur de la stabilité de l’Afrique ».
Mais l’alerte précoce doit être accompagnée d’actions rapides.
Nous ne pouvons pas continuer à compter sur des puissances extérieures pour garantir notre paix pendant qu’elles poursuivent leurs propres intérêts stratégiques.
Lorsque des arrangements sécuritaires sont conclus en dehors des structures de l’UA, la capacité du continent à médiatiser et à imposer des solutions durables est affaiblie.
La proposition du président Ruto demandant aux États membres de contribuer 1 milliard de dollars à un fonds de paix de l’UA est une démarche audacieuse vers l’indépendance financière.
Les critiques diront « bonne chance » au vu des budgets contraints, mais l’alternative — la dépendance continue aux fonds extérieurs assortis de conditions étrangères — est inacceptable.
Les conflits qui déchirent notre continent exigent des solutions dirigées par des Africains.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a profité de ce sommet pour renouveler son appel à l’octroi de sièges permanents africains au Conseil de sécurité, déclarant que « l’absence de sièges permanents africains au Conseil de sécurité est indéfendable ».
Il a raison. Nous sommes en 2026, pas en 1946. Les décisions concernant l’Afrique ne peuvent plus être prises sans l’Afrique à la table.
Au-delà de l'économie
Mais nous devons aussi regarder en interne. L’International Crisis Group avertit d’un « risque élevé » de conflit interétatique entre le Burundi et le Rwanda, alors même que le président burundais Évariste Ndayishimiye assume la présidence de l’UA.
Cette ironie n’échappe pas aux observateurs. Nous ne pouvons pas médiatiser efficacement les crises lorsque des tensions couvent entre nous.
Le président Mahama, s’exprimant au Sommet mondial des gouvernements à Dubaï, a appelé à « de nouvelles alliances globales fondées sur la solidarité et le progrès partagé ».
Mais de telles alliances doivent d’abord commencer chez nous. Les réformes institutionnelles de l’Union africaine, portées par Paul Kagame du Rwanda et désormais poursuivies par William Ruto du Kenya, sont indispensables pour bâtir un organe continental capable de médiatiser nos conflits et d’appliquer nos décisions.
L’accord Ghana–Zambie sur la suppression des visas représente un modèle à reproduire à l’échelle du continent.
Quand les présidents Mahama et Hichilema ont demandé à leurs ministres des Affaires étrangères d’en faire une réalité, ils ont montré la volonté politique nécessaire. Nous attendons le même leadership de la part de tous les États membres de l’UA.
Les bénéfices dépassent l’économie. Quand Ghanéens et Zambiens peuvent circuler librement, ils découvrent des identités partagées, des défis communs et des aspirations collectives.
La moquerie en ligne de tenues traditionnelles lors de la visite de Mahama, qui a conduit la Zambie à découvrir le fugu et à l’envisager éventuellement pour son habillement, montre comment les échanges culturels renforcent les liens. Ce sont ces liens qui rendent la guerre impensable et la coopération naturelle.
L’Agenda 2063 imagine un continent avec libre circulation des personnes, des biens et des services. Nous sommes à mi‑parcours de cet objectif. Les progrès sont inégaux, mais l’accord Ghana–Zambie montre ce qui est possible lorsque les dirigeants font primer l’intégration sur la commodité bureaucratique.
La présence de la Première ministre Meloni au sommet de l’UA, et le plan Mattei de son gouvernement pour l’Afrique représentent une opportunité mais aussi un test.
L’Italie a proposé aux pays africains la possibilité de suspendre le remboursement de dettes en cas d’événements climatiques extrêmes.
Cette approche innovante reconnaît l’injustice qui frappe l’Afrique, qui contribue le moins aux émissions mondiales mais subit le plus les conséquences climatiques.
Pour autant, nous devons aborder tous les partenariats les yeux ouverts. Meloni a évoqué « une coopération entre égaux, loin de toute tentation prédatrice et de l’approche paternaliste qui, pendant longtemps, a faussé les relations entre l’Afrique et l’Europe ». Nous avons déjà entendu ce langage. La différence se mesurera aux résultats.
L’orientation du plan Mattei sur l’énergie, la sécurité alimentaire, les infrastructures, la santé et l’éducation correspond à nos priorités. Mais comme l’a elle‑même reconnu Meloni, « le succès de cette initiative dépend aussi de notre capacité à continuer d’écouter ».
Il nous faut veiller à ce que l’écoute se traduise par des actions qui servent les peuples africains, et non des intérêts extérieurs.
Le 39e sommet de l’UA se tient à un moment charnière. Les puissances mondiales se disputent l’influence sur notre sol tandis que nos jeunes exigent des opportunités que leurs parents n’ont jamais eues.
Les récits anciens, l’Afrique comme continent désespéré ou étoile montante, passetn à côté de la réalité. Nous sommes simplement impatients, ambitieux et déterminés à façonner notre propre destin.
La première ministre Meloni a raison : l’Afrique n’est pas un chapitre marginal de l’avenir du monde. Nous sommes l’histoire. Mais que cette histoire soit celle de la prospérité ou de la poursuite de l’exploitation dépend des choix que nous ferons maintenant.
Nous devons renforcer le commerce intra‑africain jusqu’à ce que la ZLECaf tienne ses promesses. Nous devons protéger notre continent contre l’agression en construisant une capacité de maintien de la paix qui nous rende des comptes.
Nous devons mettre fin aux guerres par une médiation africaine respectée par les Africains. Nous devons supprimer les exigences de visa jusqu’à ce qu’un Africain voyageant n’importe où sur ce continent se sente citoyen, et non visiteur.
Le président Hichilema l’a résumé succinctement : « La responsabilité et la reddition de comptes au sein de l’UA amélioreraient l’efficacité de l’organisation. »
Il en va de même pour chaque État membre, chaque dirigeant, chaque citoyen. Le monde est prêt à traiter l’Afrique en partenaire égal. La question est de savoir si nous sommes prêts à nous traiter nous‑mêmes en conséquence.
Kennedy Chileshe est directeur exécutif du Jubilee Leaders Network, une organisation panafricaine qui promeut le leadership, la bonne gouvernance et l’intégration économique.
Avertissement : les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement les opinions, points de vue et lignes éditoriales de TRT Afrika.








