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Débats
AFRIQUE
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Guerre mouvante au Sahel : le défi des groupes terroristes devenus une hydre à plusieurs têtes
L'année 2025 a été marquée par une nouvelle tournure de l'insécurité dans le Sahel. Les pays font désormais face à des groupes terroristes qui tentent de se substituer à l’État, dans une lutte décisive pour la légitimité et le contrôle local.
Guerre mouvante au Sahel : le défi des groupes terroristes devenus une hydre à plusieurs têtes
Le groupe terroriste JNIM, affilié à Al-Qaïda, et Daech-GS renforcent leur présence au Sahel. / AFP
5 janvier 2026

Au crépuscule de l’année 2025, le Sahel ne combat plus des silhouettes surgissant du désert pour attaquer un convoi, puis se dissoudre dans l’horizon. La guerre a changé d’échelle, de rythme, de grammaire. Dans le Liptako-Gourma, l’Alliance des États du Sahel (AES) affronte une hydre qui ne cherche plus seulement à user de l’État, mais à s’y substituer. Entre une gouvernance armée qui s’enracine dans le vide institutionnel et des formes de résistance populaire qui retracent les fidélités locales, l’avenir de la région se joue dans une bataille de légitimité, de présence et de services rendus.

Il serait hasardeux de continuer à lire la crise sahélienne à travers la seule “lutte antiterroriste” classique. Ce qui se déploie aujourd’hui, dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, relève d’un choc d’options politiques.

D’un côté, des États centraux, revigorés par l’AES, cherchent à rendre leur autorité visible et crédible en replaçant l’armée au cœur du récit national.

De l’autre, le groupe terroriste JNIM, affilié à Al-Qaeda, et le groupe terroriste Daech-GS bâtissent une présence durable, adossée à la peur, au contrôle des routes et à des mécanismes d’encadrement social.

L’illusion du vide et la stratégie de la “suppléance”

De nombreuses lectures externes ont considéré à tort que les zones échappant à Bamako ou à Ouagadougou sont des “espaces non gouvernés”. Or, la sociologie politique sahélienne a horreur du vide.

Là où l’administrateur, le juge et le gendarme se retirent, les groupes armés non-étatiques n’instaurent pas seulement le chaos : ils imposent un ordre. Un ordre brutal, mais prévisible, ce qui suffit parfois à produire une obéissance contrainte.

Le groupe terroriste JNIM a, dans plusieurs zones rurales, mis en place une suppléance administrative. La justice, pilier régalien par excellence, devient un levier de légitimation.

Des tribunaux mobiles tranchent avec diligence des litiges fonciers et des conflits entre agriculteurs et éleveurs, pour régler en quelques heures ce que l’appareil étatique, perçu comme lointain, pouvait laisser s’envenimer pendant des mois.

Cette justice expéditive qui repose sur une interprétation rigoriste de la charia suscite toutefois un sentiment d’effectivité : l’acteur armé apparaît comme celui qui “répond” quand l’État semble “absent”.

La fiscalité se transforme, elle aussi, en langage de pouvoir. Ce qui ressemble à de l’extorsion se stabilise, par endroits, en un système de prélèvements plus régulier, accompagné d’une promesse implicite de protection.

Le message est limpide : l’État prélève sans garantir ; les groupes prélèvent en échange d’une sécurité conditionnelle.

Cette normalité inquiète, car elle s’appuie sur une puissance militaire dont la montée en capacité est documentée : certaines évaluations évoquent jusqu’à 6 000 hommes armés.

L’arme de la faim et le contrôle des flux

Cette gouvernance armée possède une face plus sombre : le blocus. Contrôler les axes routiers, les marchés, les points de passage revient à contrôler la respiration d’une société.

L’objectif n’est pas seulement d’encercler des garnisons, mais d’épuiser des villes, de fracturer la solidarité et d’imposer une hiérarchie de la survie.

Le blocus devient une technologie politique : affaiblir l’État par la pénurie, puis proposer un “ordre” en échange de la soumission.

L’expérience de Djibo illustre la brutalité de ce mode d’action : la crise y est décrite comme touchant plus de 300 000 habitants. Le phénomène dépasse un cas local : des évaluations évoquent environ 40 localités en situation de blocus, affectant jusqu’à 2 000 000 de personnes.

En forçant les populations à choisir entre la capitulation, l’exil et la faim, les groupes armés cherchent à remodeler la démographie, à créer des zones tampons et à sécuriser des corridors logistiques, puis à faire porter le coût humain de la guerre à la société.

La réponse des armées de l’AES, fondée sur l’escorte militarisée des convois et la reprise ponctuelle d’axes, demeure vitale mais réactive.

Le défi central reste le maillage territorial : tenir une route exige de tenir les villages qui l’alimentent, de protéger les marchés qui l’animent, de sécuriser les points d’eau qui la rendent habitable.

Même la projection annoncée d’une force conjointe d’environ 5 000 soldats constitue davantage un point d’appui qu’une solution totale, car la bataille se joue autant dans la profondeur rurale que sur les grands axes.

La réponse endogène : le pari risqué de la défense populaire

Face à l’asymétrie, les États sahéliens ont engagé un virage doctrinal : intégrer les civils dans l’architecture de défense.

Les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) au Burkina Faso, et des dynamiques comparables au Mali et au Niger, traduisent une volonté de nationaliser la guerre.

Sur le terrain, l’effet est réel : connaissance fine des pistes, lecture des dynamiques locales, renseignement de proximité, réduction de l’effet de surprise.

L’ampleur de cette mobilisation est devenue un fait politique. Selon certaines estimations relayant des chiffres avancés par les autorités, jusqu’à 90 000 personnes auraient été enrôlées au sein des VDP.

Cette densité humaine comble des vides opérationnels ; elle change aussi la psychologie collective, en rendant la guerre moins abstraite, plus partagée. Mais elle crée, dans le même mouvement, une zone de fragilité : lorsque des civils armés portent l’uniforme de la peur, la frontière entre protection et prédation se brouille, et la légitimité peut se consumer plus vite qu’elle ne se construit.

La dérive du “citoyen-soldat” vers le “milicien” peut s’opérer vite lorsque la rumeur devient preuve et que la peur devient justice.

Les groupes terroristes cherchent précisément à provoquer cette rupture en cadrant le récit : présenter les forces supplétives comme des instruments d’une communauté contre une autre, puis alimenter un cycle de représailles qui rendrait la région ingouvernable.

La réussite de l’AES dépendra donc d’un encadrement strict : chaîne de commandement claire, contrôle des armes, formation, mécanismes d’enquête et sanctions effectives.

Ici, les droits humains et le droit des conflits armés relèvent d’un impératif stratégique : chaque abus devient une dette, chaque bavure un argument offert à l’ennemi.

Au-delà du tout-militaire : la bataille du “service”

La reconquête par la force s’évapore si elle n’est pas suivie d’un retour immédiat de l’administration. Les sociétés du Liptako-Gourma demandent d’abord du concret : eau, soins, école, justice acceptable, routes praticables.

Dans cette compétition de souveraineté, le service public devient l’arme décisive, car il transforme la peur en confiance et la présence militaire en ordre social.

Les ordres de grandeur rappellent l’urgence : en 2024, le Burkina Faso a enregistré 7 483 décès liés au conflit, puis encore 2 034 au premier trimestre 2025.

Dans le même temps, près de 6,3 millions de personnes, soit plus de 25% de la population, sont en situation de besoins humanitaires.

Dans ces conditions, chaque village sécurisé sans infirmier, sans instituteur, sans juge accessible devient une victoire fragile.

Les groupes armés reviennent souvent par les mêmes fissures : une plainte non traitée, un litige foncier en suspens, un marché déserté, une route redevenue impraticable.

Les nouveaux partenariats internationaux changent la donne technologique et opérationnelle.

Mais aucun drone, aucune frappe, aucune colonne blindée ne remplace la légitimité d’un chef administratif qui règle un conflit local, ni la confiance qu’un centre de santé installe en soignant un enfant. La sécurité dure se déploie ; la sécurité sociale se construit sur place, patiemment. C’est elle qui empêche la peur de redevenir un gouvernement.

Conclusion : Vers un nouveau contrat social sahélien

À l’aube de 2026, le tableau n’est pas totalement noir. Une résilience profonde traverse ces sociétés. Le rejet du modèle obscurantiste demeure majoritaire ; l’obéissance arrachée est obtenue à partir d’une contrainte davantage que d’une adhésion.

Le défi pour les autorités de transition du Mali, du Burkina Faso et du Niger consiste à transformer une résistance passive en adhésion active, puis en capacité étatique durable.

Cela implique un État plus proche, plus lisible, plus rapide dans ses réponses, capable d’arbitrer sans humilier et de protéger sans passer pour un prédateur dans l’imaginaire rural. Les groupes armés cherchent à bâtir un proto-État sur les ruines d’une gouvernance perçue comme distante. La réponse ne peut être un simple retour à l’ordre ancien.

Ce qui se joue au Sahel est une guerre pour la gouvernance : une bataille où la citoyenneté et la sécurité deviennent indissociables, et où la victoire se mesurera à la capacité de tenir le terrain, puis de tenir la société.

L’équation de la légitimité est en train de se recomposer. Si les groupes armés tentent toujours de régner par la terreur, les États ripostent avec un niveau de coordination qui faisait jusqu’ici défaut au Sahel central.

Sous l’égide de l’Alliance des États du Sahel (AES), les autorités militaires ont densifié la planification transfrontalière face à des réseaux armés mobiles qui prospéraient précisément en exploitant la porosité des frontières.

Sur le terrain, le résultat devient tangible : un meilleur partage du renseignement, des opérations conjointes plus fréquentes et un recours accru à la surveillance aérienne réduisent la marge de manœuvre de ces groupes. Dans plusieurs zones du Liptako-Gourma, le message est clair : l’État tente de revenir comme garant effectif de la sécurité, plutôt que comme un symbole lointain.

Le retour de l’armée malienne à Kidal en est l’illustration la plus marquante. La reprise de cette ville, longtemps considérée comme un sanctuaire intouchable, a eu une valeur opérationnelle certaine, mais elle a surtout brisé un verrou psychologique majeur dans le Nord. L’intégration d’auxiliaires locaux, mieux encadrés par la chaîne de commandement, a également entravé la mobilité des insurgés en perturbant leurs itinéraires habituels et leurs relais.

Ce qui se dessine ici, c’est un changement d’ambition : l’objectif dépasse désormais l’endiguement pour viser une restauration progressive, quoique disputée, de l’autorité territoriale, où le retour de la sécurité doit aller de pair avec celui de l’administration.

L'auteur, Göktuğ ÇALIŞKAN, est doctorant et spécialiste des relations internationales

Avertissement : Les opinions exprimées par l'auteur ne reflètent pas nécessairement celles de TRT Afrika.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika
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