Aux premières heures de la journée à Nairobi, bien avant que les appels d’urgence ne retentissent, un autre processus est déjà à l’œuvre au Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique.
Il ne s’agit pas simplement d’un autre tableau de bord. La région en compte déjà un grand nombre. C’est un outil plus efficace mis en place : un système intégré de veille des risques qui rassemble les données issues de la surveillance, les résultats de laboratoire, les prévisions climatiques, les calendriers des risques saisonniers, les mouvements de population et les signaux émis par les communautés — permettant ainsi de détecter les menaces avant qu’elles ne s’aggravent.
« Le signal n’indiquait pas encore une épidémie », se souvient le Dr Arisekola Jinadu, épidémiologiste à l’OMS, en décrivant un signal précoce lié à de fortes pluies, aux alertes d’inondation et à l’approche d’un cyclone vers une zone côtière vulnérable. « C’était une sorte d’alerte indiquant que si l’on attendait l’apparition des cas, il serait déjà trop tard. »
La convergence des risques d’inondation, de la densité des quartiers peuplés et de la faible résilience historique en matière d’eau et d’assainissement a entraîné une vérification précoce et des contrôles de l’état de préparation.
Aucune alerte n’a été déclenchée. Cependant, lorsque le nombre de cas a commencé à augmenter par la suite, les équipes d’intervention étaient déjà en place.
Un changement est essentiel
L’Afrique reste la région du monde la moins outillée en matière de préparation, avec une moyenne de 50,1 % des pays disposant des principales capacités requises en vertu du Règlement sanitaire international (RSI), contre une moyenne mondiale de 63 %.
Pourtant, les arguments économiques en faveur de la préparation sont clairs : chaque dollar investi permet d’éviter environ 13 dollars de pertes.
Malgré ce constat, le déficit de financement mondial en matière de préparation a atteint 10 milliards de dollars en 2022.
Dans ce contexte, la préparation dans la zone Afrique repose de plus en plus sur l’anticipation plutôt que sur la réaction.
Transformer des signaux fragmentés en une intelligence intégrée
Il y a dix ans, des schémas inhabituels étaient détectés grâce à la compilation manuelle de rapports hebdomadaires et de calculs sur Excel. Aujourd’hui, les signaux de risque sont analysés en temps quasi réel.
Isaias Fernandes, spécialiste des données travaillant sur le système, le décrit comme « un assistant d’alerte précoce en santé publique.
Il rassemble des signaux provenant de nombreuses sources et met en évidence les anomalies avant qu’elles ne deviennent visibles dans les rapports de routine ».
Le système croise des données de risques climatiques avec celles de saisonnalité des maladies, de couverture vaccinale, de tendances de mobilité et de vulnérabilité.
Pris séparément, ces éléments peuvent sembler insignifiants. Ensemble, ils peuvent signaler un risque accru.
Des tâches qui nécessitaient auparavant des semaines d’analyse manuelle peuvent désormais être accomplies en quelques secondes.
Toutefois, la rapidité ne suffit pas.
Ces outils sont conçus pour soutenir une évaluation minutieuse, sachant que les données ne peuvent jamais cerner pleinement le comportement humain, les biais de déclaration ou le contexte local.
Plutôt que de remplacer les épidémiologistes ou les agents de surveillance, le système renforce leur capacité à tester rapidement des hypothèses, exercer leur jugement professionnel et agir avec plus d’assurance.
La surveillance en première ligne
Pour les équipes de surveillance, les signaux précoces se traduisent directement en actions.
Le Dr Dick Chamla, chef de l’équipe chargée de la préparation aux situations d’urgence et de l’organisation des secours au Centre OMS de Nairobi, se souvient que le système avait mis en évidence à plusieurs reprises un foyer de cas de méningite dans une petite sous‑unité qui n’avait jamais signalé de transmission élevée auparavant.
« J’étais curieux de comprendre pourquoi », dit-il. « C’était inattendu. Mais en cas d’épidémie, une réponse rapide est essentielle. »
Des équipes d’intervention rapide ont été déployées pour vérifier les cas. Les tests de laboratoire ont confirmé la présence de Neisseria meningitidis, dont un sérotype inhabituel.
Avant que le foyer ne s’étende, les autorités ont intensifié la recherche active de cas, mobilisé des réactifs et des fournitures médicales, renforcé les capacités des laboratoires et alerté les équipes de vaccination.
Grâce aux mesures de préparation déjà en place, le foyer a été détecté tôt et maîtrisé, empêchant son évolution vers une épidémie de grande ampleur.
Au niveau des pays, la vigilance commence souvent encore plus tôt.
« Lorsque nous observons des événements inhabituels comme une augmentation des décès dans la communauté, des décès inhabituels d’animaux, une hausse soudaine du nombre de personnes cherchant des soins dans les structures de santé, ou même des rumeurs sur une maladie mystérieuse, nous les signalons immédiatement », explique le Dr Etien Koua, coordonnateur du Centre OMS au Sénégal. « Le fait de savoir que ces signaux sont pris au sérieux et vérifiés par le système nous donne la confiance nécessaire pour agir rapidement. »
Les épidémies ne commencent pas dans les bases de données, elles commencent dans les communautés. Intégrer les signalements communautaires à l’analyse numérique des risques garantit que ces signaux précoces ne passent pas inaperçus.
De la réaction à l’anticipation
La transformation est également visible dans les centres d’opérations d’urgence.
« Avant l’analyse prédictive, la planification des interventions d’urgence reposait sur des données historiques et des rapports manuels », indique le Dr Ibrahim Mamadu, responsable des opérations d’urgence. « Nous pouvons désormais anticiper plus tôt les risques saisonniers et climatiques, puis activer les mesures de préparation avant que la transmission ne s’accélère. »
La modélisation des épidémies saisonnières, des maladies sensibles au climat et des risques humanitaires éclaire désormais le pré-positionnement des fournitures, le déploiement du personnel et la prévision des vaccins et des produits de laboratoire.
Il en résulte un confinement plus rapide, moins de zones d’ombre et une utilisation plus efficace des ressources limitées.
Quand la situation reste sous contrôle
La préparation fait rarement la une des journaux, et c’est précisément l’objectif.
Une préparation efficace signifie que les urgences sont détectées en sept jours, confirmées en 24 heures et qu’une riposte précoce est engagée dans les sept jours suivants.
Cela permet d’endiguer les épidémies rapidement, avec un minimum de cas, de décès et de perturbations économiques.
La préparation est un investissement à moyen et long terme. Ses bénéfices apparaissent souvent sous forme d’épidémies qui ne surviennent pas ou de crises rapidement maîtrisées.
Quand les écoles restent ouvertes, que les hôpitaux ne sont pas surchargés et que les services essentiels continuent sans interruption, le système a fonctionné. Chaque vie sauvée sans bruit est une réussite.
Il est difficile de mesurer les épidémies qui ne se sont jamais produites, mais les tendances, la modélisation des données historiques et les comparaisons saisonnières fournissent des indications précieuses.
Au cœur de tout cela se trouve la confiance.
« Les épidémies apparaissent et disparaissent dans les communautés », souligne la Dre Mary Stephen, représentante de l’OMS en Érythrée. « Sans la confiance des communautés, même la meilleure technologie échouera. »
Placer les communautés au centre de l’action
La technologie ne suffit pas à prévenir les épidémies. Elle soutient la prise de décision et l’action coordonnée.
« Cet outil nous aide à mieux anticiper les risques et les menaces auxquels les communautés sont confrontées afin d’agir avant que les familles ne soient touchées », dit‑elle.
« Lorsque nous détectons les signaux tôt et que nous intervenons rapidement, nous évitons aux enfants de manquer l’école, nous protégeons les moyens de subsistance et nous prévenons des décès évitables. Le but n’est pas la plateforme ; ce sont les personnes que nous servons. »
La préparation ne se limite donc pas à l’analyse. Elle implique le renforcement des capacités des laboratoires, la formation des agents de santé, l’engagement communautaire et la construction de la confiance pour que, lorsque les alertes précoces apparaissent, la réponse soit rapide et efficace.














